La mère

Dans la langue française, les mots « la mer » et « la mère » se prononcent de la même façon (et s’entendent pareillement) mais ils ne veulent pas dire la même chose.

Je suis née au bord de l’eau dans un pays dont l’extrême pointe constitue l’ouverture d’une mer intérieure, fermée, coincée entre 3 continents et sur laquelle le vis aujourd’hui.

J’ai toujours vu la mer méditerranée comme un utérus. Elle est un espace clos, de forme allongée, avec un orifice, des villosités, des cavités et une ouverture donnant sur un océan vaste et plein de possibilités.

Je vis depuis des décennies à Marseille et je parle toujours de quitter cette ville.

J’en parle souvent à mon analyste. C’est un disque rayé, une nécessité dont je ne comprends  l’origine. Parce qu’à chaque fois que je me rends chez lui, en moyenne deux fois par semaine, je longe le bord de l’eau pour me rendre à son cabinet et c’est à chaque fois le même éblouissement face au spectacle toujours changeant que m’offre cette mer.  C’est un point d’infini sur les bords d’une ville très bâtie et je mesure ma chance de vivre ici.

Et pourtant, je ne cesse de rabâcher ce discours usé.

-« je veux partir de cette ville, je veux m’en aller d’ici ! Mais lorsque je longe la mer pour venir chez vous, je me dis mais pourquoi partir ? J’adore la mer »

-« mais il faudra bien la quitter »

À ce moment précis, lorsque mon analyste me dit ça, j’entends la mère et je comprends ce qu’il me faut quitter à présent.

J’ai photographié la mer pendant un an après chaque séance chez mon analyste, à chaque fois du même  point de vue. Comme pour symboliser le cycle de la vie.

À l’accouchement, lorsque la séparation du bébé et de sa mère a du mal à se faire, l’obstétricien va utiliser des instruments qui vont l’aider à séparer l’enfant du corps de sa mère et permettre qu’il puisse vivre indépendamment d’elle. Il a à sa disposition des spatules, des forceps, des ventouses, des ciseaux, du fils et des aiguilles… toute une batterie d’instruments que je vais broder sur la mer afin de me détacher d’elle.

J’inverse le motif. Parce que tout à coup, l’inversion du motif détourne le spectateur du sujet représenté pour le braquer sur autre chose.

La deuxième partie de l’installation consistera en une série de trente huit photographies de la mer réunies dans un même cadre et qui sont les prises de vues à la fin de chaque séance, durant trente huit semaines, et qui représente la durée de gestation pour un être humain.

Ces photographies s’emboitent les unes dans les autres, se superposent, comme des poupées russes. C’est une mise en abîme de ce que représente la mer (ou la mère)  jour après jour.

In French, the word "sea" and "mother" are pronounced the same way (and similarlythe same sound) but they do not mean the same thing.

I was born in a city at the water's edge, in a country whose extreme headland is the opening of an inland sea, closed, wedged between three continents and on which I lived in today.

I always saw the Mediterranean as a womb. It is an enclosed, elongated, with an orifice, villus, cavities and an opening overlooking a vast ocean full of possibilities.

I live for decades in Marseille and I always talk about leaving this town.

I often talk to my analyst about it. It's a broken record, a necessity which I do not understand the origin of. Because every time I attend my seance, on average twice a week, I along the waterfront to go to his office and it is always the same glare at the spectacle that ever changing offers me the sea. It is an infinite point on the edge of town overbuilt and I measure my chance to live here.

Yet I keep harping on this worn speech.

- "I want to leave this town, I want to go away! But when I walked along the sea to come to you, I say to myself but whydo I have to leave? I love the sea "

- "But you will have to leave it one day"

At that moment, when my analyst told me that, I mean the mother and I understand that I must leave now.

I photographed the sea for a year after each session with my analyst, every time at the same spot, to symbolize the cycle of life.

At birth, when the separation of the baby and his mother struggle to do, the obstetrician will use instruments that will help separate the child from his mother's body and allow it to live independently of it. He  has at its disposal spatulas, forceps, suction cups, scissors, needles and thread ... a whole battery of instruments that I will embroider on the sea to detach myself from her.

I reverse the pattern. Because the inversion of the pattern diverts the viewer from the represented subject to focus on something else.

The second part of the installation consists of a series of thirty-eight photographs of the sea together in one framework and are shooting at the end of each session for thirty eight weeks, which is the gestation period for a human.

These photographs fit together in each other, overlap, like Russian dolls. It is a setting in abyss of what represents the sea (or mother) day after day.

© 2017 Carolle Bénitah

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