Ce qu'on ne peut pas voir

Je suis une collectionneuse d’un genre particulier. Je garde soigneusement toutes sortes d’archives personnelles, rangées dans des boîtes, telles une sorte de conservatoire de la mémoire.

Je choisis de montrer des portraits en noir et blanc, pour la plupart exécutés chez un photographe de quartier, qui souvent m’a imposé la façon de me tenir et de poser mon regard.

Les images offertes ne représentent que le visage et manquent de « corps ».

Cette négation du corps me saute à la figure dans ma construction identitaire.

Ce corps désincarné contredit la nature impérieuse du désir et l’impossibilité d’y répondre.

La contrainte imposée par le photographe et la volonté de soustraire le corps au regard des autres se répondent.

 

 

Les yeux sont systématiquement occultés, comme une négation de soi, une impossibilité à se voir et à se percevoir.

La rougeur du sang renvoie à cette violence que je retourne contre moi.

 

 

Je transforme la séance de pose chez le photographe (où je n’ai pas eu mon mot à dire)  en séance de psychanalyse où je recrée ce que je ne peux voir.

Cette impossibilité de s’ancrer dans mon corps, de le percevoir est renforcéepar l’intervention qui consiste à masquer systématiquement le regard avec un dessin à l’encre, comme une tache qui révèle l’inconscient, et qui représente la matière organique grossie plusieurs fois. 

Je reproduis des cellules du corps humain agrandies au microscope à partir de planches que je puise dans un vieil atlas d’anatomie et ces cellules nous constituent. Elles sont la vie qui palpite en nous et la matière même de notre corps désirant.

Je mets en place cette intervention comme un rituel, pour arrêter de payer le prix de mon aveuglement et d’un corps qui cherche à prendre sa place en se vengeant.

I am a collector of a particular kind. I carefully keep all kinds of personal archives, stored in boxes, as a kind of repository of memory. I choose to show black and white portraits, mostly taken by a local photographer  who has often directed me on how to stand and where  to look. The offered images represent only faces and lack body substance. This negation of the body strikes me in my quest for identity. This disincarnated body contradicts the compelling nature of desire and the impossibility to respond to it . The constraint imposed by the photographer and the desire to shield the body from the others’sight  respond to each other.

 

The eyes are always hidden, as a self denial, an inability to see and perceive oneself. The redness of the blood refers to the violence that I turn  against myself.

 

I turn the posing session with the photographer (where  I did not have a chance to speak) into a psychoanalysis session where I recreate what I cannot  see. This inability to take root in my body, to perceive it, is reinforced by the intervention which consists of systematically masking the look with an ink drawing, like a stain that reveals the subconscious, and which represents the organic matter magnified many times. I reproduce cells of the human body enlarged under the microscope from anatomical charts  that I find in an old atlas  and these cells constitute us. They are the life that beats in us and even the matter itself of our craving body. I put up this intervention as a ritual to stop paying the price of my blindness and of a body that seeks to take its place in avenging itself.

© 2017 Carolle Bénitah

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